Héline

Extrait du roman érotico-dramatique intitulé Fanm sé lanmou, publié aux Editions Nestor (2018). Dans ce roman, le personnage principal, Michael, raconte sa première rencontre avec une Muse dénommée Héline…

Héline ! Ah… Héline ! 

Si je remontais à notre rencontre, j’aurais tellement à dire… Nous nous étions rencontrés dans un club au Gosier. C’est dans cette ville que je passais la plupart de mon temps à rêvasser, à batifoler ou à promettre aux belles femmes de belles choses que je ne pouvais leur offrir. C’était une créature aux cheveux longs, noirs, soignés. La peau claire bien que ce ne soit pas mon type. Le visage en coeur, ses pommettes saillantes attiraient mon attention. Je me souviens de ce verre de Monaco dans lequel un bout d’une paille flottait tandis que l’autre bout était délicatement posé sur ses lèvres fardées d’un rouge matte. Elle était là, au bar, vêtue d’une robe blanche dont la coupe en disait long sur sa poitrine. Il me semble qu’à cet instant j’avais ressenti une gêne au niveau de mon sexe. Ce serait malhonnête de nier que j’avais bien rincé mes yeux avant de l’approcher. Cette femme ne te remarquera pas, kouyon. Il n’y avait pas eu de courage. En fait, je n’ai jamais été de ceux qui bravent les interdits. Et puis de toute façon, la chance c’est pour les lâches. C’est donc cette chance que j’ai attendu, patiemment, assis à une table dans un coin du club.

Après quelques minutes, je l’avais perdu de vue. Mes yeux s’affolaient, la poitrine serrée. Où est-elle ? Mon meilleur ami Chris riait à plein poumons de l’autre côté de notre table. Moi, je perdais le nord. Je n’arrivais à capter que quelques bribes de conversations, par ci par là. Quelques fois, j’arborais un sourire histoire de ne pas déclencher une vague d’interrogations. Pourtant, je devenais louche. Ka-y rivé mwen menm… Cette mascarade avait duré une vingtaine de minutes. Ensuite, un semblant de courage s’était manifesté. Je m’étais dirigé vers le bar, faisant mine d’avoir envie d’une énième bouteille de vodka. Ne l’apercevant pas, je m’étais décidé à inspecter les toilettes des dames, jusqu’à ce que… Je la vis. Adan on bat-zyé san menm palé. 

Elle était sur la piste. 

Son corps était beaucoup plus visible, il était à moitié nu. Chacun de ses traits concordait parfaitement avec mes pensées. Ce portrait, je l’avais imaginé, cette posture, cette douceur. Elle balançait ses hanches sensuellement au rythme de la musique soul, elle tanguait comme une barque sur les eaux caraïbéennes. Et moi, j’étais partiellement là, partiellement ailleurs. L’horloge ironique s’était arrêtée juste pour elle. A vrai dire, nous n’avions jamais discutés lors de cette soirée. Tel un amoureux du mystère, je m’étais contenté de la phase d’observation précédant le jeu de séduction. Mais j’étais déjà séduit et je détestais ce sentiment de faiblesse qui m’habitait pour une étrangère. 

C’est par ce besoin inévitable de plaire à mon tour, que je m’étais mis en tête qu’il fallait que je la revoie. Alors, nous nous étions revus. Je ne dirai pas que j’avais en quelque sorte forcé le destin. Si l’Univers était contre cette rencontre, il n’avait qu’à s’adapter. (Bon, sincèrement, je pense que rien ne peut échapper à celui-ci). 

Chaque vendredi soir, mes potes et moi avions squatté un des bars du Gosier jusqu’à saisir une opportunité. Et c’était un vendredi que tout avait basculé, la chance ou le malheur étant avec moi ce soir-là. Héline m’avait enfin remarqué, moi, homme muet en sa présence. D’un ton neutre, elle m’avait demandé de l’excuser après m’avoir écrasé involontairement le pied droit. Foutu talon de merde ! Les bars n’ont rien d’exceptionnel si ce n’est le nombre de femmes célibataires qu’ils réunissent. Et aussi les femmes en couple, que nous courtisons dans le seul but d’ajouter des noms à notre liste. Puis les femmes en relation libre. Quelle connerie ! Mon meilleur ami râlait – je cite – qu’elles se plaignaient d’être courtisées, parce qu’elles l’étaient. Si elles ne l’étaient pas, leurs vies seraient si misérables qu’elles s’installeraient sur des trottoirs en attente du moindre compliment. Etait-ce misogyne de penser ainsi ? En fait, je ne savais pas où me situer. Est-ce que nous devions admettre que nous étions égaux et par cela, que nous devions les ignorer autant qu’elles nous ignoraient ? Est-ce que nous devions persévérer lors de nos tentatives ? Etre beau n’était pas rassurant, peu importe votre camp, du côté des misogynes ou du côté des anti-misogynes. 

Chaque fois qu’une belle femme repoussait un homme, je rigolais dans mon fort intérieur. Premièrement, pour la simple et bonne raison que cela ne m’arrivait pas. Deuxièmement, parce que la Beauté n’était pas acquise. Mesdames, vous n’alliez pas mourir belles et bonnes. Les rides se dessineraient au fur et à mesure de votre survie. Votre peau se relâcherait comme un lifting raté. Votre crâne se dégarnirait. Vous ne vous déplaceriez plus sensuellement. Plus de talons pour vos vieilles chevilles gonflées. Plus de vêtements serrés, oppressant votre poitrine tombante. Plus d’hommes vaillants pour nourrir votre ego. Le seul élément qu’il vous resterait, serait ce que vous étiez au fond. 

Héline le savait déjà. Elle savait déjà que l’humilité était la meilleure des qualités. Elle m’avait laissé ma chance, après deux mois de ballades en terres inconnues, de plongées sous-marines, de dîners à la belle étoile. Héline de Troie, le visage qui lança milles navires en mer *, consciente de la splendeur qui l’habitait, avait partagé sept mois de ma vie.

Ce que j’appréciais le plus c’était le regard qu’elle posait sur elle-même. Contrairement à d’autres, Héline ne cherchait pas à se voir à travers mes yeux. Mon regard n’avait donc aucune incidence sur son amour propre. Au-delà de son aisance, j’avais mis le doigt sur une éloquence secrète. Les conversations devaient avoir un but sinon, très vite, son attention s’en allait vers d’autres sentiers. L’intérêt qu’elle portait aux choses était léger. Et la légèreté, la finesse…C’était son domaine. Parfois, lorsque nous marchions, je ralentissais le pas pour observer ses membres, observer la fluidité de ses mouvements. Alors, seulement là, l’air semblait s’adapter à son corps. Elle ne marchait pas, elle chaloupait sans musiques, les cheveux aux vents, le visage serré. L’air sérieux, l’œil atone. Une Aphrodite terrestre. Un ensemble d’atomes divinement conçus. C’était ce type de femmes qui enjolivait mon idée de la Création, et je me disais que l’Univers n’avait pas niaiser. J’imaginais qu’elle avait été créée avec passion et amertume ; passion, parce que tous ses détails confondus constituaient une œuvre d’art et amertume parce qu’il n’y avait aucune faute et qu’en bon humain, je me disais que les choses faites sans erreurs étaient faites avec un mélange de tristesse, souffrance et rancœur. Avec toutes les émotions du Monde, l’Univers l’avait façonné un peu comme un artiste modèle son pot d’argile. Il avait donc fallu du temps et des étapes pour lui donner vie, il me faudrait autant de temps pour la conquérir. 

La première fois que je l’avais vu nue, ma gorge s’était nouée. Je tanguais sur une barque flottante. Mes yeux tournaient de gauche à droite, anxieux à l’idée de rater le moindre détail. La bouche humide, j’avais les lèvres qui refusaient de se réconcilier, ma virilité semblait s’échapper. Mais je ne voulais pas lui montrer mon admiration. En tout cas, pas à cet instant. Je voulais qu’elle ait envie de se faire désirer. Je voulais qu’elle ne cesse jamais de me séduire, de me charmer, d’écarter mes paupières. Je voulais que ses mouvements ne s’arrêtent jamais et qu’elle danse jusqu’à ne plus sentir ses jambes. Et tout devenait plus clair : l’espace entre ses deux seins. Le bout de ses tétons. Les nuances de teint sur son ventre, son bas-ventre, ses cuisses. Ses vergetures. Ses traits inégaux. Ses bras fins. Son galbe. Son parfum. 

Trente minutes. J’avais renversé Héline sur le plancher de la case. Nous avions senti le désir brûler entre ses cuisses. Charmée, elle avait relevé ses jambes, les positionnant délicatement autour de mon cou sans prendre le temps d’enlever sa robe de soie. Vingt-neuf. J’avais introduit ma langue froide ouvrant les lèvres de l’interdit, le bruit sourd de l’envie sexuelle. Les grands doigts de ma muse s’étaient posés sur l’arrière de mon crâne, consciente que ce geste m’inciterait davantage. Vingt-huit. La respiration haletante, la stimulation, la vulve humide. Cette manière de répondre aux attentes du corps féminin, cette préciosité, la langue aventurière et la main qui naviguait toujours sur son sein gauche. Vingt-sept. De l’autre main, j’avais attrapé la sienne afin que leurs fluides puissent se confondre. Le gémissement pur, le cri enfantin, le soupir du clitoris. Son vagin s’était contracté, elle avait resserré ses cuisses tordant ses doigts qui voulaient s’échapper. Vingt-six. Le bassin relevé comme pour l’alerte de l’orgasme imminent, elle avait gémi de douleur. Douleur alléchante. Vingt-cinq. Le nègre en moi s’excitait. Le sexe durcit d’un coup, le gland gonflé et foncé par l’afflux du sang, mes graines explosaient de plaisir. Il n’y aura jamais rien de plus beau que cet orgasme. Ma bouche avait dévoré chaque goutte, ivre et assoiffé. Je l’avais vu tordre son dos, casser son cou, la poitrine lourde. Vingt-quatre. Héline m’avait repoussé. Elle voulait que j’arrête de lécher, que je la pénètre. S’allonger sur moi, se retourner, sursauter. L’excitation était trop forte, trop vive. J’avais entrepris de tremper un doigt dans la fontaine de jouvence, puis de l’enfoncer comme pour se préparer à introduire ma longue queue. Et je l’avais fait. Vingt-trois. Je m’étais glissé lentement avec adresse et sensualité, ondulant comme une liane-mibi ; ouvrant un passage confortable. Du fond de ma gorge, un murmure semblait naître. On aurait pu entendre le frottement des lèvres quand le pénis se retirait maladroitement pour s’introduire à nouveau. Alors nous nous égarions entre rêves et océans, bercés par l’odeur du vice et des sentiments corrompus.

« Embrasse-moi ».

Elle avait répété « Embrasse-moi » sans vraiment articuler. A peine audible. C’était devenu difficile… de parler, d’exprimer l’appétit. Parce que l’amour c’était bien plus que ça. C’était bien plus que le goût de la queue mouillée.

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