Repose-toi sur ma peau

—  Ton courrier, sur la table, lui dis-je, en marmonnant presque.

L’un de ses sourcils sautille à peine, l’autre manifeste son désintérêt pour mes propos, lui relève légèrement ses yeux. Je peux déjà ressentir le poids de son ennui, malgré toutes ces années de vie commune où nous avons eu certainement à maintes reprises des chocs d’idéologies. Mais, cette fois-ci, la dispute a été aussi violente qu’une tempête Fiona sur les toits des cases du Morne Moreau. Alors, les doigts encore posés sur son journal et le bras droit accoudé sur son fauteuil, légèrement exposé aux rayons lunaires, il soupire sa suffisance…

—   Quoi ? répond-il, à peine surpris.

Ce sont les premiers mots prononcés depuis notre dernier échange, après que l’on a évoqué le mot « rupture ». Depuis quelques jours, il n’y a eu ni discussion, ni cris, ni regards, ni même le silence, puisque les voix de nos écrans ont pris toute la place. Tant de jours où le névrosé de mon être aimerait être touché par lui.  On ne vit plus ensemble. On cohabite, mais cohabiter ce n’est pas vivre. Parce que vivre c’est se contempler, se regarder, se pardonner, se toucher, se comprendre, s’écouter, dormir chacun auprès des peines de l’autre. Alors, nous n’osons plus lever les yeux, comme des infidèles non assumés. Il me semble bien que l’infidélité commence par le mutisme et par le rejet des maux de celui qui nous aime.

Dix années auparavant, nous n’avions ni le luxe d’être si proches l’un de l’autre ni le privilège de l’intimité. Je vivais alors l’obscurité des jours où la fanm déwo du gangster ne devait contempler l’être cher que quelques secondes durant des parloirs.

Le jour où nous avions laissé nos corps se saluer dans un petit appartement de l’UVF, convenablement rangé et laissé à notre disposition après une demande particulière auprès du juge d’instruction, j’en ai encore de précieux souvenirs. Écrasée par le poids de l’anxiété et peut-être même de la culpabilité, je me déshabillais face à lui. Une fois nus, tous les deux, nous étions restés en silence, yeux dans les yeux, cœurs contre cœurs, ébranlés à la simple idée que cet instant pourrait s’éteindre. Nous nous étions contemplés longuement, si longtemps que les rayons du soleil avaient fini par se tasser et nous rappeler que le temps injuste de la justice ne nous attendait pas. Son corps, malmené par la vie ou sinon la lutte, se pliait devant moi, froid et robuste, dur et sensible à mon toucher. Corps tenu par une colonne légèrement courbée ; une douleur qui s’était réfugiée bien des mois auparavant aux creux de ses lombaires. Les yeux « de biche », comme j’aimais le dire, se cachaient encore derrière de grandes lunettes d’intellectuel aux branches noires qui, pour mon plus grand malheur, se reposaient sur ses belles joues. C’est en fixant ses joues que j’avais eu l’envie de le mordre jusqu’au point de le faire saigner. Alors, je l’avais mordu, mais sans pour autant y mettre de la violence, car il semblait plus beau de s’échapper pour un jour de toutes formes de violences. Plutôt, je préférais chérir sa peau noire et atopique. Parcourir lentement ses épaules avec mes doigts, y laisser mes ongles jouer du gwoka, descendre un peu plus bas jusqu’au flan de ses hanches. L’embrasser une fois, avec amour. L’embrasser deux fois, avec amour et désamour. Titiller ses lèvres, les goûter pour la toute première fois. Lécher son cou, puis lécher le bout de chaque oreille. Ouvrir la bouche, y glisser ses doigts. Lécher le bout de son index. Aspirer toute son innocence par le bout de ses doigts, ses grandes mains qui auraient la prétention d’avoir guidé le monde du fond de sa cellule. Après ses mains, c’est son être tout entier qui s’était faufilé entre mes jambes.

Nous deux, entrechoqués, entrejambés.

Entre deux cris.

Entre deux faims.

Entre mes lignes.

Entre mes lèvres. Les deux.

Et dans ce rêve réel, je le chevauchais pour la chaleur de ses mots, pour le feu de sa langue et de toutes les langues que nous parlions à deux : la langue de l’être, la langue des yeux, la langue de sa queue. Il m’avait fait l’amour jusqu’à se perdre dans l’énergie du « nous ». Avions-nous joui cette fois-là ou avions-nous laissé la passion se taire sans même qu’il éjacule en moi ?

Cet homme fort et intègre qui m’avait tant de fois ôté la petite culotte, je l’avais finalement épousé. À l’âge fleur, j’avais encore espoir qu’aucun homme ne lui ressemblerait. Aujourd’hui, l’épuisement des années me laisse muette et sèche. Nous, femmes, si l’on a connu un homme, peut-être que l’on en a connu dix milles. Du moins, mon homme, je le perçois désormais toujours prévisible, parfois conscient ; parfois absent ; parfois ignoble.  Agacée par cette réalité fataliste, je lui assène :

—  Tu as du courrier sur la table depuis deux jours. C’est devant tes yeux là. Il faut que je l’apporte dans tes mains ?

Alors, son expression se referme et il devient encore plus silencieux. Mon agacement est désormais plus que perceptible, et je le toise même derrière mes lunettes violettes toutes neuves.  Néanmoins, ce regard piman lui procure plus d’effets que je ne le voudrais.  Mon embarras l’effleure comme un petit bisou qui serait venu se coller sur sa joue. Pas de réactions révolutionnaires ni de grands drames. Au lieu de ça, il s’extirpe de son fauteuil, plié par le poids des années, pour se glisser derrière moi. Il me serre contre lui doucement. Il me serre encore plus fort, et je ressens déjà son membre réactionnaire saluer mes fesses. Et moi, je boude dans mon coin… Ma foi, manfou an mwen ki té vé nonm ! Je n’ai pas envie de sourire ni de poser les yeux sur son corps, même si l’idée qu’il écarte mes fesses me laisse dans l’attente…

—  On mange quoi ce soir ?  lui dis-je sèchement, faisant mine de ne pas saisir son appel à l’entre-croisement de nos semences.

—  De quoi as-tu envie, doudou ?

Doudou ? Han ! Pa ni doudou o swè-la !  Il sait comment me parler. Il pose alors ses lèvres sur ma nuque dénudée. Un souffle chaud me parcourt des oreilles jusqu’au bout de mes genoux fébriles. Le paroxysme de cette douceur a toujours su déranger les révoltes de mon être. Ce déferlement d’amour me rend faible ou naïve, selon l’axe du soleil. Mais qu’est-ce que l’amour si ce n’est haïr l’autre pour l’aimer à nouveau ? Mes maux purulent de paradoxes. Un jour, je ne le veux que pour moi ; un autre, j’aimerais le laisser à la naïveté du monde. L’homme qui m’aime pénètre mes sentiers-sens.  Et c’est chaque fois comme ça que toutes ses indélicatesses ne sont plus que des choses à pardonner… avec sa langue. Voilà que ses doigts effleurent mon sexe, je ressens la mouille de notre première fois, comme s’il n’y aura toujours que des premières fois. Que des premières fois à l’embrasser, à l’enlacer, à sucer le rose de ses lèvres. Que des nuits sans me lasser de sa peau. Que des jours à se tourner autour, à se faire la cour comme des affranchis de la plantation. Ses doigts s’enfoncent dans ma grotte, et je maudis la Femme d’hier – celle que j’étais – qui infligeait à sa vulve l’absence de ses mains. Mmmm… Je n’ai pas envie de céder !  Dans cette lutte contre moi-même, pour qu’il m’aime ou qu’il me respecte, je ne dois pas céder. Kalmé ko-w ! Quoi ? Faire l’amour ne résout aucunement les problèmes. Je m’éloigne sans être brusque, pour ne pas le froisser mais sans être douce pour ne rien cacher de ma rancune. 

Dehors, du vent tanbouyé ! La pluie se charge de combler la terre, alors que nous… On s’assèche. On se mutine. On se vide d’amour. Mais, lui se rapproche à nouveau, loin d’être abattu par le froid de mon entrejambe. Il me serre à nouveau, cette fois-ci, en privant mes membres de tout exutoire. « Jamais, je ne quitterai ma femme. Je t’aime doudou » dit-il, entre deux yeux.  Des larmes se perdent sur mes joues. Il me retourne, me tire face au tabouret où il prend appui et, d’un geste lent, ses lèvres se réfugient dans mon cou. Un bisou, sans la langue. Un bisou, puis la langue. D’autres bisous, d’autres coups de langue. Je ressens le feu de la première fois, à nouveau, crépitant dans la savane de nos émotions. Le boukan de nos envies… L’une des bretelles de mon soutien se glisse aussi vite que ma poitrine se gonfle. Alors, sa langue juteuse suit la courbe de mon téton droit, il me tête pour s’abreuver de mon envie… « Je t’aime tellement. » Qui l’a dit ? Lui ? Moi ? Nous deux à l’unisson, sans doute, mais ce n’est que l’écho du désir que je perçois dans ses yeux. Non, ce n’est pas l’amour ici. C’est le besoin de le sentir en moi. Mes mains affolées tentent de détacher son pantalon, et je parviens à toucher son pénis. Il m’aide à détacher son pantalon et dans l’empressement, son smartphone se fracasse sur le sol. Mais, on s’en fout !  Il me plaque contre le Mur de la cuisine, juste à côté de l’étagère en bois ébène, et j’ai à peine le temps de me remettre de sa langue qu’il écarte avec son membre le bas de mon body en dentelles. « Je veux te sentir, doudou, maintenant » lui dis-je. Il finit par arracher ce qui reste de mon foutu body et je sens sa queue qui me chatouille le clitoris. Prise d’un désir violent, j’attrape son engin pour l’insérer en moi, profondément, tout en relevant la jambe gauche. Mon pied prend appui sur un objet ou un meuble que je ne perçois même plus. Lui, il s’est déjà lancé dans un menndé avec mon petit bassin, doublement rythmé par nos inspirations haletantes. Je me sens déjà humide et prête à durer ainsi toute la nuit, juste avec lui. Juste nous, plus proches que nous ne l’avons jamais été…  Je mouille, je mouille peut-être trop, puisqu’il glisse bien trop souvent hors de sa piste de danse. Et durant ces tumultes, nos lèvres continuent de se chercher, de se quitter, de se baver dessus. Sans l’amour, qu’est-ce la sexualité ? Je ne sais plus, je n’ai plus ni la sensation ni le goût des autres hommes, des autres amants goûtés avant lui. Il finit par relever mon bassin, me porter, me laisser agripper son corps avec mes jambes. Ma souplesse, il l’apprécie toujours autant. Il me porte juste pour poser sur la table de la cuisine qui, je le pense, ne tiendra pas trop longtemps sous le poids de cette envie. Finalement, non. Ce n’est pas lui qui décide ce soir, après tant de silences infligés. Je change d’avis et je me retourne pour lui présenter mes fesses de cellulites.

« Tu sais si bien faire trembler ma chair » ai-je envie de lui chuchoter. Ce que je ne dis pas, tellement l’envie me paralyse la langue. L’élu comprend alors qu’il ne pourra s’extirper de cette appétence et accepte l’offrande qui lui est présentée. Ses mains empoignent mes petits seins, avec douceur, et tout en collant ses lèvres sur ma nuque, il me pénètre une première, une seconde fois, une troisième, un tas d’autres fois. Le rythme s’accélère et nous voilà dénudés de toute retenue.

Ça y est, je trompe déjà ma colère et je me régale de sa voix, de ses fantasmes, de son silence, de ses soupirs dans mon clitoris. Et ses mots, je les enferme sous ma peau. Ce soir, je l’entends gémir comme un animal brisé et je me régale, je me régale encore de ces instants vulnérables pour oublier.

Repose-toi sur ma peau, doudou !

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