Ce sont les morts qui nous ramènent à la vie

« Ce sont les morts qui nous ramènent à la vie » Cette obscure vérité me frappe, une fois les pieds posés sur la terre de mes ancêtres. Je n’y suis pas venue depuis si longtemps.

À l’aube de ma nostalgie, le soleil ou la tourmente me brûle la peau, ce n’est que l’un des deux qui pèse autant sur mes membres. En face de moi, une ruelle empruntée par les habitués, ces petits gens du quartier qui, parfois, s’arrêtent devant la case pour crier des noms  jusqu’à ce qu’ils soient entendus. C’est bien par ce petit bout de rue que l’on accède à la maison familiale.

Aujourd’hui, les gens y passent car, dans une ville où presque rien ne se passe jamais, il y a eu un mort. Un homme bien connu de la ville a été retrouvé « bleu » dans l’une des chambres de l’habitation de mon aïeul. Quelques heures plus tôt, c’est l’odeur nauséabonde d’une putréfaction précoce qui alertait le frère du mort, et donc, après avoir nommé plusieurs fois le macabre sans qu’il n’obtienne de réponse, il s’empressait de défoncer la porte en bois qui s’ébranla aussi vite qu’une pyramide de jeu de cartes que l’on effleure. C’est dans l’obscurité d’une petite chambre qu’il retrouvait ainsi son frère, le crâne noyé dans du sang, la tête proche du sol et les jambes lourdes suspendues au lit ; sans doute l’image d’un homme qui avait voulu se sauver de sa fin tragique, comme si la Mort elle-même s’était tenue devant lui et qu’elle l’avait tant effrayée qu’il avait tenté de se débattre. Qu’est-ce que mourir, finalement, si ce n’est mourir seul et apeuré ?

Quelques heures plus tard, c’est donc la police qui embarque le corps pour le livrer à la morgue, après avoir scellé le lieu.  Trois longues heures s’écoulent entre l’appel de la famille et le temps que les policiers se présentent au domicile. Trois longues heures durant lesquelles les parents et les proches s’émeuvent du cataclysme . La nouvelle file aussi vite qu’une petite fourmi à l’affût du sucre, le voisin d’à côté prévient le voisin d’en face qui prévient à son tour le voisin à l’arrière, et le courrier ghetto-local se distribue ainsi ; chacun ajoutant sa sauce à la soupe de ragots, parce qu’une simple histoire de mort n’intéresse que peu de commères ; il faut laisser planer le doute d’une mort suspicieuse. De l’autre côté de l’île, c’est la course à la montre pour retrouver les héritiers, deux héritiers. Mais aucun des deux n’est connu réellement de la famille. Ni noms, ni prénoms, ni âges, ni la conscience même de leur existence. L’inébranlable réalité de milliers de foyers de notre île où l’enfant-bâtard n’est plus que l’enfant sans identité, sans terre, sans reconnaissance…

L’homme connu de tous est donc parti depuis trois jours. La morgue n’a toujours pas renseigné sur le devenir du corps, et l’autopsie n’a toujours pas été révélée.   En allant à l’habitation où il a vécu presque toute sa vie, et où même la Mère, Ada, était déjà décédée à l’âge de 67 ans, j’imagine les morts reprenant vie quelques instants. Je me stoppe net face à cette fresque qui se dessine uniquement dans les décombres de ma tristesse : Man Ada, debout dans l’avant-pièce, où son corps avait été exposé lors de ses funérailles, qui m’indique discrètement de me rapprocher pour glisser quelques pièces de francs dans ma poche trouée. Papa Léon qui s’habille et récupère son chapeau à l’entrée et qui, sur le pas de la porte, offre un dernier regard à sa compagne. Harry qui m’offre un large sourire, comme chaque fois qu’il me voyait,  byen fouté pa mal que ses dents ne tiennent plus la route. Vinou, le petit dernier, assis sur la terrasse, fixant quelque chose au loin, avec une tasse chaude à la main. 

J’aimerais me dire que cette fresque ne s’en ira jamais… Seulement voilà, ce sont les morts qui nous ramènent à la vie, à l’urgence de vivre, à l’urgence d’être, à l’urgence d’aimer aussi fort que nous le pouvons encore…

Tessa Naime, Extrait d’une œuvre inachevée. © Tous droits réservés.

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